DÉFINITIONS DES AFFECTIONS
1. Le Désir est l'essence même de l'homme en tant qu'elle est conçue
comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en
elle.
Explication
Nous avons dit plus haut, dans le
Scolie de la Proposition
9, que le Désir est l'appétit avec conscience de lui-même ; et que l'appétit
est l'essence même de l'homme en tant qu'elle est déterminée à faire les choses
servant à sa conservation. Mais j'ai fait observer dans ce même Scolie que je ne
reconnais, en réalité, aucune différence entre l'appétit de l'homme et le Désir.
Que l'homme, en effet, ait ou n'ait pas conscience de son appétit, cet appétit
n'en demeure pas moins le même ; et ainsi, pour ne pas avoir l'air de faire une
tautologie, je n'ai pas voulu expliquer le Désir par l'appétit, mais je me suis
appliqué à le définir de façon à y comprendre tous les efforts de la nature
humaine que nous désignons par les mots d'appétit, de volonté, de désir, ou
d'impulsion. Je pouvais dire que le Désir est l'essence même de l'homme en tant
qu'elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose, mais il ne suivrait
pas de cette définition (Prop.
23, p. 2) que l'Ame pût avoir conscience de son Désir ou de son appétit.
Donc, pour que la cause de cette conscience fût enveloppée dans ma définition,
il m'a été nécessaire (même
Prop.) d'ajouter, en tant qu'elle est déterminée par une affection
quelconque donnée en elle, etc. Car par une affection de l'essence de
l'homme, nous entendons toute disposition de cette essence, qu'elle soit innée
ou acquise, qu'elle se conçoive par le seul attribut de la Pensée ou par le seul
attribut de l'Étendue, ou enfin se rapporte à la fois aux deux. J'entends donc
par le mot de Désir tous les efforts, impulsions, appétits et volitions de
l'homme, lesquels varient suivant la disposition variable d'un même homme et
s'opposent si bien les uns aux autres que l'homme est traîné en divers sens et
ne sait où se tourner.
2. La Joie est le passage de l'homme d'une moindre à une plus grande
perfection.
3. La Tristesse est le passage de l'homme d'une plus grande à une moindre
perfection.
Explication
Je dis passage. Car la joie n'est pas la perfection elle-même. Si en effet
l'homme naissait avec la perfection avec laquelle il passe, il la posséderait
sans affection de Joie ; cela se voit plus clairement dans l'affection de la
Tristesse qui lui est opposée. Que la Tristesse en effet consiste dans un
passage à une perfection moindre et non dans la perfection moindre elle-même,
nul ne peut le nier, puisque l'homme ne peut être contristé en tant qu'il a part
à quelque perfection. Et nous ne pouvons pas dire que la Tristesse consiste dans
la privation d'une perfection plus grande, car une privation n'est rien.
L'affection de Tristesse est un acte et cet acte ne peut, en conséquence, être
autre chose que celui par lequel on passe à une perfection moindre, c'est-à-dire
l'acte par lequel est diminuée ou réduite la puissance d'agir de l'homme (voir
Scolie de la Prop. 11). J'omets, en outre, les définitions de la Gaieté,
du Chatouillement, de la Mélancolie et de la Douleur, parce que ces affections
se rapportent éminemment au Corps et ne sont que des espèces de Joie ou de
Tristesse.
4. Il y a Étonnement quand à l'imagination d'une chose l'Ame demeure
attachée, parce que cette imagination singulière n'a aucune connexion avec les
autres (voir Prop.
52 avec son Scolie).
Explication
Dans le
Scolie de la Proposition 18, Partie 2, nous avons montré pour quelle cause
l'Ame passe aussitôt de la considération d'une chose à la pensée d'une autre,
savoir parce que les images de ces choses sont enchaînées entre elles et
ordonnées de façon que l'une suive l'autre ; or on ne peut concevoir qu'il en
soit ainsi quand l'image de la chose est nouvelle, mais alors l'Ame sera retenue
dans la considération de cette chose jusqu'à ce qu'elle soit déterminée par
d'autres causes à penser à d'autres. Considérée en elle-même, l'imagination
d'une chose nouvelle est donc de même nature que les autres et, pour ce motif,
je ne range pas l'Étonnement au nombre des affections, et je ne vois pas de
motif pour le faire, puisque, si l'Ame est distraite de toute autre pensée,
cette distraction qu'elle subit ne provient d'aucune cause positive, mais
seulement de l'absence d'une cause qui de la considération d'une certaine chose
la détermine à penser à d'autres. Je reconnais donc seulement trois affections
primitives ou fondamentales (comme dans le
Scolie de la Prop. 11),
savoir celles de la Joie de la Tristesse et du Désir ; et, si j'ai dit quelques
mots de l'Étonnement, c'est parce que l'usage s'est établi de désigner certaines
affections dérivant des trois primitives par d'autres noms, quand elles se
rapportent à des objets qui nous étonnent ; pour le même motif je joindrai ici
la définition du Mépris.
5. Il y a Mépris quand, par l'imagination d'une chose, l'Ame est si peu
touchée que la présence de cette chose soit pour elle un motif d'imaginer ce qui
ne s'y trouve pas, plutôt que ce qui s'y trouve (voir
Scolie de la Prop. 52).
Je laisse ici de côté la définition de la Vénération et du Dédain, parce que
nulles affections, que je sache, ne tirent de là leur nom.
6. L'Amour est une Joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure.
Explication
Cette Définition explique assez clairement l'essence de l'Amour ; pour celle des
Auteurs qui définissent l'Amour comme la volonté qu'a l'amant de se
joindre à la chose aimée, elle n'exprime pas l'essence de l'Amour mais sa
propriété, et, n'ayant pas assez bien vu l'essence de l'Amour, ces Auteurs n'ont
pu avoir non plus aucun concept clair de sa propriété ; ainsi est-il arrivé que
leur définition a été jugée extrêmement obscure par tous. Il faut observer,
toutefois, qu'en disant que cette propriété consiste dans la volonté qu'a
l'amant de se joindre à la chose aimée, je n'entends point par volonté un
consentement, ou une délibération, c'est-à-dire un libre décret (nous avons
démontré
Proposition 48, Partie 2, que c'était là une chose fictive), non pas même un
Désir de se joindre à la chose aimée quand elle est absente, ou de persévérer
dans sa présence quand elle est là ; l'amour peut se concevoir en effet sans
l'un ou sans l'autre de ces Désirs ; mais par volonté j'entends le Contentement
qui est dans l'amant à cause de la présence de la chose aimée, contentement par
où la Joie de l'amant est fortifiée ou au moins alimentée.
7. La Haine est une Tristesse qu'accompagne l'idée d'une cause
extérieure.
Explication
On perçoit facilement ce qu'il faut observer ici, par ce qui a été dit dans
l'Explication précédente (voir, en outre, le
Scolie de la Prop. 13).
8. L'Inclination est une Joie qu'accompagne l'idée d'une chose qui est
cause de joie par accident.
9. L'Aversion est une Tristesse qu'accompagne l'idée d'une chose qui est
cause de Tristesse par accident (voir au sujet de ces affections le
Scolie de la Prop. 15).
10. La Ferveur est l'Amour à l'égard de celui qui nous étonne.
Explication
Nous avons montré,
Proposition 52, que l'Étonnement naît de la nouveauté d'une chose. Si donc
il arrive que nous imaginions souvent ce qui nous étonne, nous cesserons de nous
étonner ; nous voyons donc que l'affection de la Ferveur peut aisément dégénérer
en Amour simple.
11. La Dérision est une Joie née de ce que nous imaginons qu'il se trouve
quelque chose à mépriser dans une chose que nous haïssons.
Explication
En tant que nous méprisons la chose que nous haïssons, nous nions d'elle
l'existence (voir
Scolie de la Prop. 52), et dans cette mesure nous sommes joyeux (Prop.
20). Mais, puisque nous supposons que l'homme a cependant en haine
l'objet de sa dérision, il suit de là que cette Joie n'est pas solide (voir
Scolie de la Prop. 47).
12. L'Espoir est une Joie inconstante née de l'idée d'une chose future ou
passée de l'issue de laquelle nous doutons en quelque mesure.
13. La Crainte est une Tristesse inconstante née de l'idée d'une chose
future ou passée de l'issue de laquelle nous doutons en quelque mesure (voir
sur ces affections le
Scolie 2 de la Prop. 18).
Explication
Il suit de ces définitions qu'il n'y a pas d'Espoir sans Crainte ni de Crainte
sans Espoir. Qui est en suspens dans l'Espoir, en effet, et dans le doute au
sujet de l'issue d'une chose, est supposé imaginer quelque chose qui exclut
l'existence d'un événement futur ; en cela donc il est contristé (Prop.
19), et conséquemment, tandis qu'il est en suspens dans l'Espoir, il
craint que l'événement ne soit pas. Qui, au contraire, est dans la Crainte,
c'est-à-dire dans le doute au sujet de l'issue d'une chose qu'il hait, imagine
aussi quelque chose qui exclut l'existence d'un événement ; et ainsi (Prop.
20) il est joyeux et, en cela, a donc l'Espoir que l'événement ne soit
pas.
14. La Sécurité est une joie née de l'idée d'une chose future ou passée
au sujet de laquelle il n'y a plus de cause de doute.
15. Le Désespoir est une Tristesse née de l'idée d'une chose future ou
passée au sujet de laquelle il n'y a plus de cause de doute.
Explication
La Sécurité donc naît de l'Espoir, et le Désespoir de la Crainte, quand il n'y a
plus de cause de doute au sujet de l'issue d'une chose ; cela vient de ce que
l'homme imagine comme étant là la chose passée ou future et la considère comme
présente, ou de ce qu'il en imagine d'autres excluant l'existence de celles qui
avaient mis le doute en lui. Bien que, en effet, nous ne puissions jamais être
certains de l'issue des choses singulières (Coroll.
de la Prop. 31, p. 2), il arrive cependant que nous n'en doutions pas.
Autre chose, en effet, nous l'avons montré (Scolie
de la Prop. 49, p. 2), est ne pas douter d'une chose, autre chose en
avoir la certitude ; il peut arriver ainsi que par l'image d'une chose passée ou
future nous soyons affectés de la même affection de Joie ou de Tristesse que par
l'image d'une chose présente, comme nous l'avons démontré dans la
Proposition 18, où
nous renvoyons ainsi qu'à ses Scolies.
16. L'Épanouissement est une Joie qu'accompagne l'idée d'une chose passée
arrivée inespérément.
17. Le Resserrement de conscience est une Tristesse qu'accompagne l'idée
d'une chose passée arrivée contrairement à notre espoir.
18. La Commisération est une Tristesse qu'accompagne l'idée d'un mal
arrivé à un autre que nous imaginons être semblable à nous (voir
Scolie de la Prop. 22
et Scolie de la Prop.
27).
Explication
Entre la Commisération et la Miséricorde il ne paraît y avoir aucune différence,
sinon peut-être que la Commisération a rapport à une affection singulière, la
Miséricorde à une disposition habituelle à l'éprouver.
19. La Faveur est un Amour envers quelqu'un qui a fait du bien à un
autre.
20. L'Indignation est une Haine envers quelqu'un qui a fait du mal à un
autre.
Explication
Je sais que ces mots ont dans l'usage ordinaire un autre sens. Mais mon dessein
est d'expliquer la nature des choses et non le sens des mots, et de désigner les
choses par des vocables dont le sens usuel ne s'éloigne pas entièrement de celui
où je les emploie, cela soit observé une fois pour toutes. Pour la cause de ces
affections je renvoie, en outre, au
Corollaire 1 de la
Proposition 27 et au
Scolie de la
Proposition 22.
21. La Surestime consiste à faire de quelqu'un par Amour plus de cas
qu'il n'est juste.
22. La Mésestime consiste à faire de quelqu'un par Haine moins de cas
qu'il n'est juste.
Explication
La Surestime est donc un effet ou une propriété de l'Amour ; la Mésestime, de la
Haine ; la Surestime peut donc être définie comme étant l'Amour en tant qu'il
affecte l'homme de telle sorte qu'il fasse de la chose aimée plus de cas qu'il
n'est juste, et au contraire la Mésestime comme étant la Haine en tant
qu'elle affecte l'homme de telle sorte qu'il fasse de celui qu'il a en haine
moins de cas qu'il n'est juste (voir sur ces affections le
Scolie de la Prop. 26).
23. L'Envie est la Haine en tant qu'elle affecte l'homme de telle sorte
qu'il soit contristé par la félicité d'autrui et au contraire s'épanouisse du
mal d'autrui.
Explication
A l'Envie s'oppose communément la Miséricorde, qui peut donc, en dépit du sens
du mot, se définir ainsi :
24. La Miséricorde est l'Amour en tant qu'il affecte l'homme de telle
sorte qu'il s'épanouisse du bien d'autrui et soit contristé par le mal d'autrui.
Explication
Voir, en outre, sur l'Envie le
Scolie de la
Proposition 24 et le
Scolie de la
Proposition 32. Telles sont les affections de Joie et de Tristesse
qu'accompagne l'idée d'une chose extérieure comme cause ou par elle-même ou par
accident. Je passe aux affections qu'accompagne comme cause l'idée d'une chose
intérieure.
25. Le Contentement de soi est une Joie née de ce que l'homme se
considère lui-même et sa puissance d'agir.
26. L'Humilité est une Tristesse née de ce que l'homme considère son
impuissance ou sa faiblesse.
Explication
Le Contentement de soi s'oppose à l'Humilité en tant que nous entendons par lui
une Joie née de ce que nous considérons notre puissance d'agir mais, en tant que
nous entendons par Contentement de soi une joie qu'accompagne l'idée d'une chose
que nous croyons avoir faite par un libre décret de l'Ame, il s'oppose au
Repentir que nous définissons ainsi.
27. Le Repentir est une Tristesse qu'accompagne l'idée d'une chose que
nous croyons avoir faite par un libre décret de l'Ame.
Explication
Nous avons montré les causes de ces affections dans le
Scolie de la
Proposition 51, dans les
Propositions 53, 54 et
55 et le Scolie de cette dernière. Sur le libre décret de l'Ame, voir
Scolie de la Proposition 35, partie 2. Il faut, en outre, noter ici qu'il
n'est pas étonnant qu'en général tous les actes coutumièrement appelés
mauvais soient suivis de Tristesse, et ceux qu'on dit droits de Joie.
Cela dépend au plus haut point de l'éducation, comme on le connaît facilement
par ce qui précède. Les parents, en effet, désapprouvant les premiers et faisant
à leurs enfants de fréquents reproches à leur sujet, les exhortant aux seconds
au contraire et les louant, ont fait que des émois de Tristesse fussent joints
aux uns et des mouvements de Joie aux autres.
Cela est confirmé par l'expérience. Car la coutume et la Religion n'est point
partout la même, mais au contraire ce qui est sacré pour les uns est pour les
autres profane, et ce qui est honnête chez les uns, vilain chez les autres.
Suivant donc que chacun a été élevé, il se repent de telle chose faite par lui
ou s'en glorifie.
28. L'Orgueil consiste à faire de soi-même par Amour plus de cas qu'il
n'est juste.
Explication
L'orgueil diffère donc de la Surestime en ce que celle-ci se rapporte à un objet
extérieur, l'Orgueil à l'homme même qui fait de lui plus de cas qu'il n'est
juste. En outre, de même que la Surestime est un effet ou une propriété de
l'Amour, l'Orgueil découle de l'Amour propre et peut donc se définir : l'Amour
de soi ou le Contentement de soi-même en tant qu'il affecte l'homme de telle
sorte qu'il fasse de lui-même plus de cas qu'il n'est juste (voir
Scolie de la Prop. 26).
Il n'y a pas d'affection opposée à celle-là. Car personne, par haine de soi, ne
fait de soi trop peu de cas ; et même personne ne fait de soi moins de cas qu'il
n'est juste en tant qu'il imagine ne pouvoir ceci ou cela. Tout ce que l'homme
imagine qu'il ne peut pas, en effet il l'imagine nécessairement, et est disposé
par cette imagination de telle sorte qu'il ne puisse réellement pas faire ce
qu'il imagine ne pas pouvoir. Car, aussi longtemps qu'il imagine ne pas pouvoir
ceci ou cela, il n'est pas déterminé à le faire, et conséquemment il lui est
impossible de le faire. Si, en revanche, nous avons égard à ce qui dépend de la
seule opinion, nous pourrons concevoir qu'il arrive à un homme de faire de
lui-même trop peu de cas ; il peut arriver en effet que quelqu'un, considérant
tristement sa faiblesse, imagine que tous le méprisent, et cela alors que les
autres ne pensent à rien moins qu'à le mépriser. Un homme peut encore faire de
lui-même trop peu de cas, si dans le temps présent il nie de lui-même quelque
chose relativement au temps futur, duquel il est incertain ; comme lorsqu'on nie
que l'on puisse rien concevoir de certain ou que l'on puisse désirer ou faire
autre chose que du mauvais et du vilain. Nous pouvons dire ensuite que quelqu'un
fait de lui-même trop peu de cas quand nous le voyons, par crainte excessive de
la honte, ne pas oser ce qu'osent ses pareils. Nous pouvons donc opposer à
l'Orgueil cette affection que j'appellerai Mésestime de soi ; comme du
Contentement de soi naît l'Orgueil en effet, la Mésestime de soi naît de
l'Humilité et peut donc se définir ainsi :
29. La Mésestime de soi consiste à faire de soi par Tristesse moins de
cas qu'il n'est juste.
Explication
Nous avons accoutumé, il est vrai, d'opposer à l'Orgueil l'Humilité, mais c'est
qu'alors nous avons égard plutôt à leurs effets qu'à leur nature. Nous appelons
orgueilleux en effet celui qui se glorifie trop (Scolie
de la Prop. 30), ne raconte de lui que ses vertus et que les vices des
autres, veut être préféré à tous et se présente avec la même gravité et dans le
même appareil que font habituellement les personnes placées fort au-dessus de
lui. Nous appelons humble, au contraire, celui qui rougit facilement, avoue ses
vices et raconte les vertus d'autrui, s'efface devant tous et va enfin la tête
basse, négligeant de se parer. Ces affections, l'Humilité et la Mésestime de
soi, veux-je dire, sont d'ailleurs très rares. Car la nature humaine, considérée
en elle-même, leur oppose résistance le plus qu'elle peut (Prop.
13 et 54),
et ainsi ceux que l'on croit être le plus pleins de mésestime d'eux-mêmes et
d'humilité, sont généralement le plus pleins d'ambition et d'envie.
30. La Gloire est une Joie qu'accompagne l'idée d'une action nôtre, que
nous imaginons qui est louée par d'autres.
31. La Honte est une Tristesse qu'accompagne l'idée d'une action, que
nous imaginons qui est blâmée par d'autres.
Explication
Voir sur ces affections le
Scolie de la
Proposition 30. Mais il faut noter ici la différence qui est entre la Honte
et la Pudeur. La Honte est une Tristesse qui suit une chose faite dont on
rougit. La Pudeur est la Crainte ou la Peur de la Honte, par où l'homme est
empêché de faire quelque chose de vilain. A la Pudeur on oppose d'ordinaire
l'Impudence qui, en réalité, n'est pas une affection, je le montrerai en son
lieu ; les noms des affections (j'en ai déjà fait l'observation) se rapportent à
leur usage plus qu'à leur nature. J'ai ainsi fini d'expliquer les affections de
Tristesse et de Joie que je m'étais proposé d'examiner. Je passe donc à celles
que je ramène au Désir.
32. Le Souhait frustré est un Désir ou un Appétit de posséder une chose,
qui est alimenté par le souvenir de cette chose et en même temps réduit par le
souvenir d'autres choses qui excluent l'existence de celle où se porterait
l'appétit.
Explication
Quand il nous souvient d'une chose, nous sommes par cela même disposés à la
considérer dans le même sentiment dont nous serions affectés si elle était là
présente ; mais cette disposition ou cet effort est le plus souvent, pendant la
veille, inhibé par les images des choses excluant l'existence de celle dont il
nous souvient. Quand donc nous nous rappelons une chose qui nous affecte d'un
certain genre de Joie, nous nous efforçons par cela même avec la même affection
de Joie à la considérer comme présente, et cet effort est aussitôt inhibé par le
souvenir des choses qui excluent l'existence de la première. Le souhait frustré
est donc en réalité une Tristesse qui s'oppose à la Joie provenant de l'absence
d'une chose que nous haïssons ; voir sur cette dernière le
Scolie de la
Proposition 47. Comme toutefois le mot de Souhait frustré semble être
relatif à un désir, je ramène cette affection aux affections de Désir.
33. L'Émulation est le Désir d'une chose qui est engendré en nous parce
que nous imaginons que d'autres ont ce désir.
Explication
Qui fuit, qui a peur parce qu'il voit les autres fuir ou avoir peur, qui même, à
la vue d'un autre homme se brûlant la main, retire la main et déplace son corps
comme s'il s'était lui-même brûlé la main, nous disons qu'il imite l'affection
d'autrui et non qu'il a de l'émulation ; ce n'est pas que nous sachions une
cause de l'imitation différente de celle de l'émulation, mais l'usage a fait que
nous appelions émule celui-là seul qui imite ce que nous jugeons honnête, utile
ou agréable. Voir, du reste, sur la cause de l'Émulation la
Proposition 27 avec son
Scolie. Pour ce que maintenant à cette affection se joint le plus souvent de
l'Envie, voir
Proposition 32 avec son Scolie.
34. La Reconnaissance ou Gratitude est un Désir ou un empressement
d'Amour par lequel nous nous efforçons de faire du bien à qui nous en a fait
affecté pareillement d'amour à notre égard. Voir
Prop. 39 avec le
Scolie de la Prop. 41.
35. La Bienveillance est un Désir de faire du bien à celui pour qui nous
avons de la commisération. Voir
Scolie de la Prop. 27.
36. La Colère est un Désir qui nous excite à faire du mal par Haine à
celui que nous haïssons. Voir
Prop. 39.
37. La Vengeance est un Désir qui nous excite à faire du mal par une
Haine réciproque à qui, affecté du même sentiment à notre égard, nous a porté
dommage. Voir Coroll.
de la Prop. 40 avec son Scolie.
38. La Cruauté ou Férocité est un Désir qui excite quelqu'un à
faire du mal à celui que nous aimons ou qui nous inspire commisération.
Explication
A la Cruauté s'oppose la Clémence qui n'est pas une passion, mais une puissance
de l'âme qui modère la Colère et la Vengeance.
39. La Peur est un Désir d'éviter un mal plus grand, que nous craignons,
par un moindre. Voir
Scolie de la Prop. 39.
40. L'Audace est un Désir qui excite quelqu'un à faire quelque action en
courant un danger que ses pareils craignent d'affronter.
41. La Pusillanimité se dit de celui dont le Désir est réduit par la peur
d'un danger que ses pareils osent affronter.
Explication
La Pusillanimité n'est donc rien d'autre que la Crainte d'un mal que la plupart
n'ont pas accoutumé de craindre ; c'est pourquoi je ne la ramène pas aux
affections de Désir. J'ai cependant voulu en donner ici l'explication parce
qu'elle s'oppose réellement à l'affection de l'Audace, eu égard au Désir qu'elle
réduit.
42. La Consternation se dit de celui dont le Désir d'éviter un mal est
réduit par l'étonnement du mal dont il a peur.
Explication
La Consternation est donc une espèce de Pusillanimité. Mais, comme elle naît
d'une Peur double, elle peut être définie plus commodément comme étant la
Crainte qui contient de telle sorte un homme frappé de stupeur ou flottant,
qu'il ne puisse écarter le mal. Je dis frappé de stupeur, en tant que
nous concevons son Désir d'écarter le mal comme réduit par l'étonnement. Je dis
flottant, en tant que nous concevons ce Désir comme réduit par la Peur
d'un autre mal qui le tourmente également ; d'où vient qu'il ne sait lequel des
deux détourner. Voir à ce sujet
Scolie de la
Proposition 39 et
Scolie de la
Proposition 52. En outre, sur la Pusillanimité et l'Audace, voir
Scolie de la
Proposition 51.
43. L'Humanité ou la Modestie est un Désir de faire ce qui plaît
aux hommes et de ne pas faire ce qui leur déplaît.
44. L'Ambition est un Désir immodéré de gloire.
Explication
L'Ambition est un Désir par lequel toutes les affections sont alimentées et
fortifiées (Prop. 27
et 31) ; par
suite, cette affection peut difficilement être vaincue. Aussi longtemps en effet
qu'un homme est possédé par un Désir, il est en même temps possédé par celui-là.
Les meilleurs, dit Cicéron, sont les plus sensibles à l'attrait de la
gloire. Même les Philosophes qui écrivent des livres sur le mépris de la gloire
y mettent leur nom, etc.
45. La Gourmandise est un Désir immodéré, ou même un Amour, de la chère.
46. L'Ivrognerie est un Désir immodéré et un Amour de la boisson.
47. L'Avarice est un Désir immodéré et un Amour des richesses.
48. La Lubricité est aussi un Désir et un Amour de l'union des corps.
Explication
Que ce Désir du coït soit modéré ou ne le soit pas, on a coutume de l'appeler
Lubricité. De plus, les cinq dernières affections (comme je l'ai fait
observer dans le Scolie
de la Prop. 56) n'ont pas de contraires. Car la Modestie est une espèce
d'Ambition, comme on le voit dans le
Scolie de la
Proposition 29. J'ai déjà fait observer que la Tempérance, la Sobriété
et la Chasteté ne sont pas des passions, mais des puissances de l'Ame. Et bien
qu'il puisse arriver qu'un homme avare, ambitieux ou peureux, s'abstienne des
excès de table, de boisson ou de coït, l'Avarice cependant, l'Ambition et la
Peur ne sont pas opposées à la gourmandise, à l'ivrognerie ou à la lubricité.
Car l'avare souhaite la plupart du temps se gorger de nourriture et de boisson
aux dépens d'autrui. L'ambitieux, pourvu qu'il ait l'espoir de n'être pas
découvert, ne se modérera en rien et, s'il vit parmi des ivrognes et des
lubriques, il sera, par son ambition même, plus enclin aux mêmes vices. Le
peureux enfin fait ce qu'il ne veut pas. Encore bien qu'il jette à la mer ses
richesses pour éviter la mort, il demeure avare ; et si le lubrique est triste
de ne pouvoir se satisfaire, il ne cesse pas pour cela d'être lubrique. Et d'une
manière générale ces affections ne concernent pas tant les actes mêmes de
manger, boire, etc, que le Désir et l'Amour de ces actes. On ne peut donc rien
opposer à ces affections, sinon la Générosité et la Fermeté d'âme dont nous
parlerons plus tard.
Je passe sous silence les définitions de la Jalousie et des autres fluctuations
de l'Ame, tant parce qu'elles naissent d'une combinaison des affections déjà
définies que parce que la plupart n'ont pas de noms ; ce qui montre qu'il suffit
pour l'usage de la vie de les connaître en général. Il est d'ailleurs clair, par
les Définitions des affections expliquées, que toutes naissent du Désir, de la
Joie ou de la Tristesse, ou plutôt ne sont rien que ces trois qui toutes ont
coutume d'être appelées de divers noms à cause des relations suivant lesquelles
on les considère et de leurs dénominations extrinsèques. Si maintenant nous
avons égard à ces affections primitives et à ce qui a été dit auparavant de la
nature de l'Ame, nous pourrons définir comme il suit les Affections en tant
qu'elles se rapportent à l'Ame seule.
DÉFINITION GÉNÉRALE DES AFFECTIONS
Une Affection, dite Passion de l'Ame, est une idée confuse par laquelle l'Ame
affirme une force d'exister de son Corps, ou d'une partie d'icelui, plus grande
ou moindre qu'auparavant, et par la présence de laquelle l'Ame elle-même est
déterminée à penser à telle chose plutôt qu'à telle autre.
Explication
Je dis en premier lieu qu'une Affection ou passion de l'Ame est une idée
confuse. Nous avons montré en effet que l'Ame est passive (Prop.
3) en tant seulement qu'elle a des idées inadéquates ou confuses. Je dis
ensuite par laquelle l'Ame affirme une force d'exister de son Corps ou d'une
partie d'icelui plus grande ou moindre qu'auparavant. Toutes les idées de
corps que nous avons, indiquent plutôt en effet l'état actuel de notre Corps
(Coroll.
2 de la Prop. 16, p. 2) que la nature du Corps extérieur ; et celle qui
constitue la force d'une affection doit indiquer ou exprimer l'état qu'a le
Corps ou une de ses parties, par suite de ce que sa puissance d'agir ou sa force
d'exister est accrue ou diminuée, secondée, ou réduite. On doit noter toutefois
que, si je dis force d'exister plus grande ou moindre qu'auparavant, je
n'entends point par là que l'Ame compare l'état présent du Corps avec le passé,
mais que l'idée constituant la forme de l'affection affirme du Corps quelque
chose qui enveloppe effectivement plus ou moins de réalité qu'auparavant. Et
comme l'essence de l'Ame consiste (Prop.
11 et 13, p. 2) en ce qu'elle affirme l'existence actuelle de son Corps,
et que par perfection nous entendons l'essence même d'une chose, il suit donc
que l'Ame passe à une perfection plus grande ou moindre, quand il lui arrive
d'affirmer de son Corps ou d'une partie d'icelui quelque chose qui enveloppe
plus ou moins de réalité qu'auparavant. Quand donc j'ai dit plus haut que la
puissance de penser de l'Ame était accrue ou diminuée, je n'ai rien voulu
entendre, sinon que l'Ame avait formé de son Corps, ou d'une partie d'icelui,
une idée exprimant plus ou moins de réalité qu'elle n'en avait précédemment
affirmé de son Corps. Car on estime la valeur des idées et la puissance actuelle
de penser suivant la valeur de l'objet. J'ai ajouté enfin que par la présence
de cette idée l'Ame est déterminée à penser à telle chose plutôt qu'à telle
autre, afin d'exprimer, outre la nature de la Tristesse ou de la Joie, celle
aussi du Désir.