PROPOSITION 73
L'homme qui est dirigé par la Raison, est plus libre dans la Cité où il vit
selon le décret commun, que dans la solitude où il n'obéit qu'à lui-même.
Démonstration
L'homme qui est dirigé par la Raison, n'est pas conduit par la Crainte à obéir
(Prop. 63) ;
mais, en tant qu'il s'efforce de conserver son être suivant le commandement de
la Raison, c'est-à-dire (Scolie
de la Prop. 66) en tant qu'il s'efforce de vivre librement, il désire
observer la règle de la vie et de l'utilité communes (Prop.
37) et, en conséquence (nous l'avons montré dans le
Scolie 2 de la Prop. 37),
vivre suivant le décret commun de la cité. L'homme qui est dirigé par la Raison,
désire donc, pour vivre plus librement, observer le droit commun de la Cité.
SCOLIE
Cette Proposition et les autres principes établis au sujet de la vraie liberté
de l'homme se rapportent à la Fermeté d'âme, c'est-à-dire (Scolie
de la Prop. 59, p. 3) à la Force d'âme et à la Générosité. Je ne juge
pas qu'il vaille la peine de démontrer ici séparément toutes les propriétés de
la Force d'âme et, encore bien moins, qu'un homme à l'âme forte n'a personne en
haine, n'a de colère, d'envie, d'indignation à l'égard de personne, ne mésestime
personne et n'a aucun orgueil. Cela en effet et tout ce qui concerne la vie
vraie et la Religion s'établit aisément par les
Propositions 37 et 46,
je veux dire que la Haine doit être vaincue par l'Amour, et que quiconque est
conduit par la Raison, désire pour les autres ce qu'il appète pour lui-même. A
quoi s'ajoute ce que nous avons observé dans le
Scolie de la
Proposition 50 et en d'autres endroits : qu'un homme d'âme forte considère
avant tout que tout suit de la nécessité de la nature divine ; que, par suite,
tout ce qu'il pense être insupportable et mauvais et tout ce qui, en outre, lui
paraît immoral, digne d'horreur, injuste et vilain, cela provient de ce qu'il
conçoit les choses d'une façon troublée, mutilée et confuse ; pour cette raison,
il s'efforce avant tout de concevoir les choses, comme elles sont en
elles-mêmes, et d'écarter les empêchements à la connaissance vraie tels que la
Haine, la Colère, l'Envie, la Raillerie, l'Orgueil et autres semblables notés
dans ce qui précède ; par suite, autant qu'il peut, il s'efforce, comme nous
l'avons dit, de bien faire et de se tenir en joie. Jusqu'à quel point maintenant
l'humaine vertu y parvient et quel est son pouvoir, c'est ce que je démontrerai
dans la Partie suivante.