PROPOSITION 6
Dans la mesure où l'Ame connaît toutes choses comme nécessaires, elle a sur
les affections une puissance plus grande, c'est-à-dire qu'elle en pâtit moins.
Démonstration
L'Ame connaît que toutes choses sont nécessaires (Prop.
29, p. 1) et sont déterminées à exister et à produire quelque effet par
une liaison infinie de causes (Prop.
28, p. 1) ; cela fait (Prop.
préc.) qu'à proportion de la connaissance qu'elle a des choses, elle
pâtit moins des affections en provenant et (Prop.
48, p. 3) est moins affectée à l'égard des choses elles-mêmes.
SCOLIE
Plus cette connaissance, que les choses sont nécessaires, a trait à des choses
singulières et plus ces dernières sont imaginées distinctement et vivement, plus
grande est la puissance de l'Ame sur les affections ; l'expérience elle-même
l'atteste. Nous voyons en effet la Tristesse causée par la perte d'un bien
adoucie sitôt que le perdant considère que ce bien ne pouvait être conservé par
aucun moyen. De même, nous voyons que personne ne prend un enfant en
commisération parce qu'il ne sait pas parler, marcher, raisonner et vit tant
d'années presque sans conscience de lui-même. Si, au contraire, la plupart
naissaient adultes, et que tel ou tel naquît enfant, alors chacun prendrait les
enfants en commisération parce qu'alors on considérerait l'enfance non comme une
chose naturelle et nécessaire, mais comme un vice ou un péché de la Nature, et
nous pourrions faire plusieurs observations de cette sorte.