(Patrick Lemoine, S'ennuyer, quel bonheur !, Armand Colin, 2007, page
164)
S'ennuyer, s'emmerder, glander...
autrefois, on menait des troupeaux de porcs sous les chênes afin de
manger les glands. On disait qu'ils allaient « à la glandée ». Le porcher
chargé de cette tâche était appelé « le glandeur », d'où l'expression
argotique « glander », pour exprimer le fait que l'on « ne glande rien »
quand on surveille les animaux qui, eux, glandent au sens propre...
(Patrick Lemoine, S'ennuyer, quel bonheur !, Armand Colin, 2007, page
18)
1 L'enfance
1.1 Enfance et ennui chez André Dhôtel
1.2 L'enfance est le temps de l'ennui
2 Les vacances, le divertissement
3 Passons — enfin ! — aux choses sérieuses : la philosophie
avec Heidegger
3.1 Qu'est-ce que philosopher ?
3.2 L'ennui profond comme tonalité fondamentale du Dasein
humain
3.3 Ce qui véritablement ennuie dans l'ennui : l'être-temporel
comme tel
3.4 L'être de l'étant
4 La mélancolie
4.1 La nausée (Sartre)
4.2 Heidegger et la mélancolie
4.3 La mélancolie en psychanalyse
4.4 La mélancolie et l'être-ensemble
Références :
Patrick Lemoine, S'ennuyer, quel bonheur !, Armand Colin, 2007
Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992
Jean-Paul Sartre, La nausée, Éditions Gallimard, 1938, collection
Folio
Philippe Blondeau, André Dhôtel ou les merveilles du romanesque,
L'Harmattan, 2003
Jean Giono, Un roi sans divertissement
Alain Ehrenberg, La Fatigue d'être soi
Liens :
Ennui - Wikipédia
Le
divertissement. Pascal. - PhiloLog - Cours de philosophie
Cairn - La
mélancolie au creux de la modernité
Ennui - Citations
- EVENE
1.1 Enfance et ennui chez André Dhôtel
Personne mieux que Dhôtel ne sait nous rendre palpable, dégustable, un
cru d'ennui qui n'est qu'à lui. Non un ennui désespéré, mélodramatique,
suicidaire. Ni un ennui poisseux. Ni un ennui suintant. Un ennui presque
voluptueux, irrémédiable, rêveur. Enfantin. Et nous tenons là le secret
majeur de Dhôtel. Il s'ennuie comme les enfants que soulèvent, derrière
d'indescriptibles murailles d'ennui, d'irrépressibles envols vers le
merveilleux.
(Paul Guth, Bonne nuit Barbara, La Voix du Nord, 4 avril 1978,
cité dans André Dhôtel ou les merveilles du romanesque de Philippe
Blondeau, L'Harmattan, 2003, page55)
1.2 L'enfance
est le temps de l'ennui
Comme la vieillesse, l'enfance est le temps de l'ennui que nos chères
têtes blondes détestent par-dessus tout. Le « j'm'ennuie papa, j'm'ennuie
maman » de mes enfants coincés à la maison les dimanches de pluie, le front
collé à la vitre, fait écho à mes vacances solitaires dans une campagne
morne et sans copains. Même chose pour les interminables voyages en voiture
et les « on est bientôt arrivés ? »
lancés au bout de quinze kilomètres de route, alors qu'il en reste
exactement six cent vingt-trois à parcourir ! Et pourtant, ces temps d'ennui
de mon passé éveillent en moi une sourde nostalgie, celle des jours
lointains où le monde était plus simple et où j'étais moins
responsable.
Le temps où j'avais le temps.
Le temps de la rêverie. Celui de l'imaginaire.
(Patrick Lemoine, S'ennuyer, quel bonheur !, Armand Colin, 2007, page
87)
Vacances, vacuité, vide, absence d'activité...
Pour Heidegger, la structure de l'ennui a deux composantes : l'état d'être
traîné en longueur et l'état d'être laissé vide.
Le passe-temps est précisément ce qui permet d'échapper à l'ennui. C'est le
divertissement au sens de Pascal. En ce sens, le travail est
lui-même un divertissement, un moyen d'échapper à sa propre vacuité, à
l'angoisse existentielle. Un roi sans divertissement de Jean Giono se
conclut par une citation de Pascal : Un roi sans divertissement est un homme
plein de misères.
Pour vous divertir, je vous propose de (re)voir des extraits des
vacances de M. Hulot.
D'autres, comme Patrick Lemoine, préfèrent ne rien faire en vacances :
Non, je ne veux pas « meubler » mes loisirs.
Allons, Patrick, viens donc, il y a un festival de danses folkloriques
extraordinaire !
Puisque je vous dis que je veux flemmarder ! (En plus, j'aime pas les danses
folkloriques !)
Je sais que beaucoup ont été déçus par mon inqualifiable incurie.
Rester immobile, les yeux dans le vague, échoué telle la méduse sur une
chaise longue, alors qu'il y aurait tant de merveilles à découvrir,
d'expositions, de musées, de sites à visiter dans le coin...
L'ennui est au fond le seul moyen capable de retarder la venue de la Grande
Faucheuse. C'est pour cette raison que plus on est vieux, plus on s'ennuie,
histoire de gagner encore un peu de temps avant le grand voyage.
Il paraît que l'éternité, c'est long, surtout à la fin !
Plus tard, les adolescents qui s'émancipent s'inventent des masses
d'activités, de sports, de soirées, de flirts, de passages à l'acte, moto,
saut à l'élastique, Internet, ordalies, jeux de rôles, paint-ball,
jeux vidéos, juste pour éviter de ne rien avoir à branler. Masturbation,
drogue, drague, blogs, blagues, tics, tags, alcool, pétards, délinquance,
suicide, bagarres, émeutes, recherche de sensations en tout genre
représentent autant de stratégies dont l'objectif principal est de tuer
l'ennui qui force à se confronter à soi-même.
(Patrick Lemoine, S'ennuyer, quel bonheur !, Armand Colin, 2007, page
91)
3.1 Qu'est-ce que philosopher ?
Il n'y a pas deux disciplines distinctes : l'interrogation sur l'étant en
entier et l'interrogation sur ce qu'est l'être de l'étant, son essence, sa
nature, Aristote les désigne comme philosophie première. Ce questionner est
le philosopher en première ligne, le philosopher véritable.
(Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992,
page 60)
La formation des disciplines scolaires (logique, physique, éthique) fit
naître la question suivante : où mettre la philosophie véritable dans le
schéma des trois disciplines, schéma que l'enseignement était incapable
d'élargir ou de modifier ? Nous devons nous rendre tout à fait claire cette
situation : l'essentiel de la philosophie ne put être casé. Face au
philosopher, la philosophie scolaire tomba dans l'embarras.
(Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992,
page 67)
La philosophie véritable fut donc casée après (méta) la physique.
Nous comprenons mieux maintenant pourquoi Thoreau pouvait dire qu'il y a
beaucoup de professeurs de philosophie et peu de philosophes :
Les concepts métaphysiques ne sont rien que nous pourrions apprendre et
rien qu'un professeur, ou quelqu'un qui se nomme philosophe, serait en droit
d'exiger qu'on répète après lui et qu'on applique.
Mais surtout, nous n'aurons jamais conçu ces concepts et leur rigueur
conceptuelle si nous ne sommes pas d'abord saisis par ce qu'ils
doivent concevoir. L'effort fondamental du philosopher s'applique à ce
saisissement, à son éveil et à son maintien. Mais tout saisissement vient
d'une tonalité (Stimmung) et reste en elle. Dans la mesure où le
concevoir, le philosopher, n'est pas une occupation quelconque à côté
d'autres occupations, mais qu'au contraire il a lieu dans le fond du
Dasein humain, les dispositions desquelles s'élèvent le saisissement et la
conceptualité philosophiques sont toujours et nécessairement des
tonalités fondamentales du Dasein. Elles disposent et traversent l'homme
de façon essentielle et constante, sans même qu'il doive toujours et
nécessairement les reconnaître déjà comme telles. La philosophie a
toujours lieu dans une tonalité fondamentale. Le fait de concevoir
philosophiquement se fonde sur un saisissement, et celui-ci sur une tonalité
fondamentale. En fin de compte, Novalis ne vise-t-il pas quelque chose de
semblable quand il appelle la philosophie « nostalgie » ?
(Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992,
page 23)
Pour Novalis, la nostalgie est « quelque chose qui pousse à être
partout chez soi », ce qui veut dire « être en entier ». Pour Heidegger, cet
« en entier » est le Monde. La finitude est alors « le mode fondamental de
notre être », la solitude « l'isolement en lequel tout homme parvient pour
la première fois dans la proximité à l'essentiel de toute chose, dans la
proximité au monde ».
3.2 L'ennui profond comme tonalité fondamentale du Dasein
humain
Heidegger distingue plusieurs formes d'ennui : être ennuyé par quelque chose
dans une situation précise (par exemple attendre un train dans une gare),
s'ennuyer à quelque chose à l'occasion d'une situation précise (par exemple
à une soirée), et l'ennui profond : « Cela vous ennuie », où « cela » est
impersonnel (comme lorsque nous disons « il pleut »), tout comme « vous »
est impersonnel (comme dans « cela vous tue un homme ») :
Si, conformément à notre façon antérieure de procéder, nous cherchons
néanmoins un exemple, voici ce qui apparaît : il n'y en a aucun à trouver.
Cela non pas parce que cet ennui ne se présenterait pas, mais parce qu'il
n'est pas du tout, quand il se présente, rapporté à une situation précise et
à un motif précis, etc. comme dans la première et la deuxième forme de
l'ennui. Cela vous ennuie : voilà qui peut se produire inopinément, et
justement quand, tout bonnement, nous ne nous y attendons pas. Certes, il
peut y avoir aussi des situations où cette tonalité fondamentale fait
irruption, situations qui, individuellement, sont entièrement différentes
selon l'expérience personnelle, les motifs personnels, la destinée
personnelle. Pour citer un motif possible — mais pas du tout normatif — que
peut-être l'un ou l'autre a déjà rencontré sans qu'il se soit abandonné
explicitement à la percée de cet ennui, sans être happé par lui : « cela
vous ennuie » quand, un dimanche après-midi, on marche à travers les rues
d'une grande ville.
(Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992,
page 206)
Cet ennui profond est la tonalité fondamentale. Nous
passons notre temps à devenir son maître, dans la mesure où le temps
nous devient long dans l'ennui. Le temps nous devient long. Cela
signifie-t-il donc qu'il devrait être court ? Ne nous souhaitons-nous pas
— chacun de nous — un temps fort long ? Et quand il nous devient long, nous
le tuons, lui et ce devenir-long ! Nous ne voulons pas avoir le temps long,
et pourtant si. Ennui (Langeweile), temps long (lange Zeit)
— ce n'est pas par hasard que, particulièrement dans le parler alémanique,
« avoir le temps long » veut dire la même chose que « avoir la nostalgie ».
« Quelqu'un a le temps long après... » = « Il a la nostalgie de... ». Est-ce
un hasard ? Ou bien ne sommes-nous que difficilement capables de saisir et
d'épuiser la sagesse de la langue ? L'ennui profond — une nostalgie.
Nostalgie — le philosopher, avons-nous entendu quelque part, serait une
nostalgie. L'ennui — une tonalité fondamentale du philosopher. L'ennui
— qu'est-ce que c'est ?
L'ennui — quoi qu'il en soit de son essence ultime — montre presque de
manière palpable, et particulièrement dans le mot allemand, une relation
au temps, une façon de nous tenir à l'égard du temps, un sentiment du
temps. L'ennui et la question de l'ennui nous conduisent donc au problème du
temps. Il nous faut d'abord nous engager dans le problème du temps pour
déterminer l'ennui comme une relation déterminée au temps. Ou bien est-ce
l'inverse : est-ce l'ennui qui nous conduira au temps, à la compréhension de
la manière dont le temps vibre au fond du Dasein, raison pour
laquelle seulement, en notre superficialité coutumière, nous sommes en état
d'« agir » et de « louvoyer » ? Ou bien l'interrogation n'est-elle correcte
ni dans un sens — de l'ennui vers le temps — ni dans l'autre — du temps vers
l'ennui — ?
(Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992,
page 127)
3.3 Ce qui véritablement ennuie dans l'ennui : l'être-temporel
comme tel
L'ennuyeux, ce ne sont ni les choses étantes comme telles — qu'elles
soient seules ou qu'elles soient en relation — ni les étants humains en tant
que personnes que l'on peut constater et trouver là devant soi, ce ne sont
ni les objets ni les sujets, mais c'est l'être-temporel comme tel.
Cependant, cet être-temporel ne se tient pas à côté des « objets » et des
« sujets ». Il constitue plutôt le fondement de la possibilité de la
subjectivité des sujets, et ceci de telle sorte que l'essence des sujets
consiste précisément à avoir le Dasein, ce qui veut dire à toujours
embrasser d'avance l'étant en entier. Parce que les choses et les personnes
sont embrassées par l'être-temporel et pénétrées par lui (mais l'être-temporel
est en soi ce qui véritablement ne fait qu'ennuyer), peut naître l'apparence
légitime que les choses sont ennuyeuses, que la personne est comme telle ce
qui ennuie.
Comment cette apparence se produit-elle ? Pourquoi est-elle nécessaire et
justifiée ? Dans quelle mesure des choses et des personnes peuvent-elles
ainsi amener et susciter l'ennui ? Tout cela ne deviendra clair que si nous
nous tenons dans les questions centrales qui, au travers d'une tonalité
fondamentale d'ennui, doivent nous venir en tant que questions métaphysiques
fondamentales.
(Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992,
page 238)
3.4 L'être de l'étant
L'étant, d'un genre tout à fait original, qui est percée vers l'être, est
ce que nous appelons Dasein. C'est l'étant dont nous disons qu'il existe,
c'est-à-dire ex-sistit, qu'il est, dans l'essence de son être, le
fait de sortir hors de soi-même sans toutefois s'abandonner.
(Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992,
page 524)
L'ennui profond est interprété par Heidegger comme tonalité fondamentale du
Dasein humain, ce qui le distingue de l'animal, et a pu faire dire à Goethe
que si les singes savaient s'ennuyer, ils pourraient devenir des hommes.
L'ennui par rapport au Dasein est comme le rêve par rapport à
l'inconscient : la voie royale d'accès. L'inconscient, comme l'être, tout le
monde en a entendu parler :
Ne pouvons-nous pas nous en tenir simplement à l'étant, à celui-ci
ou à celui-là, à ce qui nous concerne, à ce qui nous oppresse ou bien nous
charme, à ce qui se trouve précisément sur notre chemin ? L'être de
l'étant — nous pouvons abandonner cela aux philosophes, pour leurs
spéculations vides et inconsistantes.
Si seulement nous le pouvions : nous en tirer sans l'être ! Cela doit
pourtant être possible. La preuve indubitable en est notre propre histoire
— jusqu'au moment où nous nous sommes embarqués dans la philosophie et où
nous avons entendu parler de quelque chose à propos de l'être de l'étant
(bien que, justement, nous en ayons seulement entendu parler, sans y
comprendre quelque chose).
(Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992,
page 510)
Melencolia I, la célèbre gravure d'Albrecht Dürer, a fait l'objet
d'un nombre considérable d'interprétations. Selon Patrick Lemoine, le I
de Melencolia I serait la lettre I, comme Imagination, Inaction,
Intelligence, Initiation.
4.1 La nausée (Sartre)
Melancholia était le titre choisi par Jean-Paul Sartre pour son roman
La nausée.
En fin de compte, c'est l'être qu'Antoine Roquentin se coltine
comme fardeau :
Je ne peux pas dire que je me sente allégé ni content : au contraire, ça
m'écrase. Seulement mon but est atteint : je sais ce que je voulais savoir ;
tout ce qui m'est arrivé depuis le mois de janvier, je l'ai compris. La
Nausée ne m'a pas quitté et je ne crois pas qu'elle me quittera de
sitôt ; mais je ne la subis plus, ce n'est plus une maladie ni une quinte
passagère : c'est moi.
Donc, j'étais tout à l'heure au Jardin public. La racine du marronnier
s'enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais
plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la
signification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les
hommes ont tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse,
seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me
faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination.
Ça m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais
pressenti ce que voulait dire « exister ». J'étais comme les autres, comme
ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je
disais comme eux « la mer est verte ; ce point blanc, là-haut,
c'est une mouette », mais je ne sentais pas que ça existait, que la
mouette était une « mouette-existante » ; à l'ordinaire l'existence se
cache. Elle est là, autour de nous, en nous, elle est nous, on ne
peut pas dire deux mots sans parler d'elle et, finalement, on ne la touche
pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien,
j'avais la tête vide, ou tout juste un mot dans la tête, le mot « être ».
(Jean-Paul Sartre, La nausée, Éditions Gallimard, 1938, collection
Folio : page 180)
Nous reconnaissons là l'inquiétante étrangeté (das Unheimliche).
4.2 Heidegger et la mélancolie
Pour Heidegger, il n'y a pas de création sans mélancolie :
Créer, c'est librement configurer. Il n'est de liberté que là où un
fardeau est pris en charge. Dans l'acte de créer, ce fardeau est toujours, à
sa façon, quelque chose qu'il faut faire tout autant que quelque chose qu'on
ne peut que faire et où l'homme est accablé dans son cœur, de telle sorte
qu'il se sent le cœur lourd. Tout agir créateur est dans la mélancolie (Schwermut)
— qu'il le sache clairement ou non, qu'il en débatte longuement ou non.
(Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992,
page 274)
4.3 La mélancolie en psychanalyse
Pour Freud, la mélancolie s'apparente au deuil. La mélancolie n'a pas
d'objet, au contraire du deuil. Nous avons vu que l'ennui profond n'a pas
d'objet, au contraire de l'ennui superficiel (être ennuyé par quelque
chose). De même, l'angoisse n'a pas d'objet, au contraire de la peur.
Avoir peur de la mort est littéralement avoir peur de rien, puisque la mort
n'existe pas pour le sujet qui est là bien vivant. L'objet perdu du mélancolique serait-il
lui-même ? Mais alors comment faire le deuil de soi-même ?
4.4 La mélancolie et l'être-ensemble
Dans la mesure où un homme existe, il est, en tant qu'existant, déjà
transposé en d'autres humains, même lorsqu'il n'y a en fait aucun autre
humain à proximité. Être le là de l'homme, être le là en l'homme, signifie
donc — non pas exclusivement mais entre autres — être-transposé en d'autres
hommes. Pouvoir se transposer en d'autres humains, au sens de les
accompagner, d'accompagner le Dasein en eux, cela a toujours déjà lieu en
raison du Dasein de l'homme — en tant que Dasein. Car Dasein, être le là,
signifie être-ensemble avec d'autres, et cela à la manière du Dasein,
ce qui veut dire exister ensemble. La question : « pouvons-nous, nous les
êtres humains, nous transposer dans un autre être humain ? », est vide
d'interrogation parce qu'elle n'est pas une question possible. Elle est vide
de sens, elle est absurde, parce qu'elle est par principe superflue. Si,
dans cette question (pouvons-nous nous transposer en d'autres êtres
humains ?), nous pensons effectivement le concept visé — l'essence de
l'homme —, nous sommes déjà empêchés de développer jusqu'au bout la
proposition interrogative. L'être-ensemble fait partie de l'essence de
l'existence humaine, c'est-à-dire d'un chacun toujours particulier.
(Martin Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique
Monde-finitude-solitude, cours de 1929-1930, Éditions Gallimard, 1992,
page 304)
La modernité fait tout reposer sur l'individu, ce qui serait cause de « la
fatigue d'être soi » (Alain Ehrenberg).
N'oublions pas cependant que lorsque nos ancêtres étaient accaparés par leur
survie quotidienne, et que leur espérance de vie ne dépassait pas quarante
ans, ils étaient fatigués d'être eux-mêmes moins longtemps !
L'acédie, ou dépression des couvents, touchait les moines aussi bien en
communauté :
Du coup, la règle de saint Benoît prévoyait une stricte alternance entre
les travaux spirituels, prières, offices, primes, nones et autres oraisons,
et les travaux manuels, fabrication de bénédictine, chartreuse et autres
nectars d'oubli. Entre signes de croix et jardinage, jamais les bras des
moines ne restaient ballants... au cas où le démon de la paresse et celui de
l'auto-luxure les prendraient par surprise.
(Patrick Lemoine, S'ennuyer, quel bonheur !, Armand Colin, 2007, page
21)
Stéphane Hampartzoumian peut cependant dire (La mélancolie au creux de la
modernité, sur Internet) :
La modernité peut toujours miser sur l’individu et nier la communauté,
elle peut toujours jouer l’individu contre la communauté, elle n’en est pas
moins confrontée invariablement à la question de l’être-ensemble, à la
question de l’être-avec. Question d’autant plus brûlante lorsqu’il s’agit de
trouver le dénominateur commun d’individus dé-communautarisés n’ayant plus
rien en commun.
Se trouver au milieu d'individus avec lesquels on ne partage aucune valeur
commune, la société se réduisant à la redistribution de la richesse créée
par le travail et la technologie à la masse des prolétaires (qui par définition se
reproduisent), dans les espaces présumés publics occupés par les voitures
individuelles dilapidant les ressources fossiles de la planète sans souci
des générations futures, où de rares piétons vous croisent sans vous
voir en téléphonant avec leur portable, il y a là effectivement de quoi vous
déprimer !
Que faire ?
Je sais très bien que je ne veux rien faire : faire quelque chose, c'est
créer de l'existence — et il y a bien assez d'existence comme ça.
La vérité, c'est que je ne peux pas lâcher ma plume : je crois que je vais
avoir la Nausée et j'ai l'impression de la retarder en écrivant. Alors
j'écris ce qui me passe par la tête.
(Jean-Paul Sartre, La nausée, Éditions Gallimard, 1938, collection
Folio : page 243)